Il trônait dans l’entrée ou dans un coin du salon, généralement posé sur un petit meuble qui semblait avoir été conçu pour lui. À côté, on trouvait l’annuaire, un carnet rempli de numéros raturés et parfois un siège, parce qu’à cette époque, téléphoner n’était pas encore une activité que l’on pratiquait en marchant, en faisant les courses ou en traversant la rue. Le téléphone dans les années 80 était relié au mur par un fil, et nous aussi, d’une certaine manière.
Impossible de l’emporter dans sa chambre pour raconter tranquillement sa vie. Lorsqu’un adolescent appelait sa petite amie, toute la famille savait qu’il appelait sa petite amie. Il suffisait d’observer sa façon de parler moins fort, de tourner le dos au salon et d’étirer le fil jusqu’à la limite de ses capacités techniques — et parfois de sa résistance physique.
Pendant ce temps, les parents tendaient l’oreille sans écouter. Évidemment.
Attendre un appel sans savoir s’il viendrait
Lorsqu’on attendait un coup de téléphone important, il fallait rester à proximité de l’appareil. On ne partait pas prendre sa douche, on hésitait à descendre à la cave et l’on demandait à toute la famille :
— Si ça sonne, vous répondez !
Puis, dès que le téléphone retentissait, quelqu’un décrochait avant la deuxième sonnerie, le cœur légèrement accéléré.
— Allô ?
Ce n’était jamais la bonne personne. C’était une tante qui voulait parler à maman pendant quarante-cinq minutes.
Dans la plupart des foyers, il n’y avait ni répondeur, ni journal d’appels, ni messagerie vocale. Si personne ne répondait, l’appel disparaissait sans laisser de trace. On ne savait pas qui avait téléphoné, pourquoi, ni si cette personne rappellerait. Une histoire d’amour pouvait donc dépendre d’une course à la boulangerie, d’un bain pris au mauvais moment ou d’un père qui avait oublié de transmettre le message.
Le fameux :
— Au fait, quelqu’un a appelé pour toi.
— Qui ?
— Je ne sais plus.
— C’était un garçon ou une fille ?
— Je n’ai pas fait attention.
Ce qui signifiait généralement qu’il avait parfaitement fait attention, mais que l’information ne lui avait pas semblé essentielle.
Comment se retrouver sans téléphone portable ?
La question paraît presque mystérieuse aujourd’hui : comment faisait-on pour se retrouver avant le téléphone portable ? On se donnait rendez-vous. On anticipait. Ou alors, on traînait souvent dans les mêmes endroits et on s’y retrouvait presque naturellement.
Un vrai rendez-vous, avec un lieu et une heure : samedi, 14 heures, devant le cinéma. Ensuite, chacun devait se souvenir de l’endroit, arriver à peu près à l’heure et espérer que les autres en fassent autant. Si quelqu’un avait raté son bus, changé d’avis ou confondu le samedi avec le dimanche, il n’existait aucun moyen de le savoir. On attendait dix minutes, puis vingt. On examinait chaque silhouette au bout de la rue. Enfin, on décidait soit de partir, soit d’attendre encore un peu, parce qu’après trente minutes d’attente, renoncer aurait donné l’impression d’avoir perdu son temps pour rien.
Nous n’étions pas joignables en permanence. Pourtant, nous parvenions à nous retrouver. Sans géolocalisation, sans message « T où ? », sans petit point bleu avançant sur une carte. Nous connaissions les horaires, les habitudes et les lieux où les autres avaient des chances de se trouver. On passait chez eux, on sonnait, on demandait à leur mère s’ils pouvaient sortir.
La vie sociale reposait sur une technologie aujourd’hui presque oubliée : la parole donnée.
La cabine téléphonique et les pièces serrées dans la main
Lorsqu’on était loin de chez soi, il restait la cabine téléphonique. Il fallait d’abord en trouver une, puis vérifier qu’elle fonctionnait et, surtout, disposer de suffisamment de pièces. On composait le numéro en surveillant fébrilement son crédit. Les pièces disparaissaient à une vitesse qui semblait directement proportionnelle à l’importance de ce que l’on avait à raconter. Derrière la vitre, une personne attendait parfois son tour en consultant ostensiblement sa montre, ce qui favorisait rarement les grandes déclarations sentimentales.
Au camping, la cabine était un poste d’observation incomparable. On y appelait les grands-parents pour annoncer que l’on était bien arrivé, on y réglait une urgence familiale et l’on tentait, lorsqu’on avait seize ans, de joindre l’amour de sa vie sans que toute la file entende la conversation.
Le téléphone était alors un événement. Parce qu’il était rare, l’appel avait du poids. Une voix lointaine surgissait soudain dans le combiné et abolissait la distance pendant quelques minutes.
Nous étions absents, et le monde continuait
Bien sûr, nous avons énormément gagné avec le téléphone portable. Nous pouvons prévenir d’un retard, rassurer nos proches, retrouver quelqu’un dans une ville inconnue et appeler à l’aide en cas d’urgence. Personne ne souhaite réellement revenir au temps où une panne sur une route de campagne obligeait à marcher jusqu’à la première maison éclairée.
Cependant, nous avons aussi perdu le droit d’être simplement absents. Dans les années 80, ne pas répondre signifiait seulement que l’on n’était pas chez soi. Aujourd’hui, le silence peut devenir une énigme : le message a été reçu, parfois lu, mais aucune réponse n’est venue. Nos téléphones nous ont libérés du fil tout en créant un autre lien, invisible celui-là, qui nous accompagne partout.
Le vieux téléphone du salon nous obligeait à attendre près de lui. Le smartphone, lui, n’attend plus : il nous suit. Et peut-être est-ce cela qui nous paraît si étrange lorsque nous repensons au téléphone dans les années 80. Nous n’étions pas moins proches les uns des autres. Nous acceptions seulement de ne pas savoir, pendant quelques heures, où se trouvaient ceux que nous aimions.
Ils finiraient bien par rappeler.
Et toi, te souviens-tu des heures passées à attendre LE coup de téléphone ? La décharge d’adrénaline lorsque le « DRIIIIIING » résonnait dans l’appartement et que tu décrochais, le coeur plein d’appréhension, avec un « Allô ? » qui manquait cruellement d’assurance ?

Diplômé en Lettres et Langues et en communication à l’Université de Strasbourg, Philippe Monnier est éditeur et écrivain. Il anime des ateliers d’écriture créative en Alsace et, depuis 2016, il retranscrit la vie dans des biographies réalistes, fidèles et poétiques.
Ancien chroniqueur à l’Association indépendante des journalistes suisses , Philippe Monnier est un auteur publié qui écrit des livres pour enfants, où les situations cocasses et tendres se muent en une aventure palpitante. Si vous souhaitez pousser les portes de son univers poétique, laissez-vous emporter Si loin de l’Atlantide.



