Il suffisait qu’une sonnerie retentisse pour que les pieds de chaises crissent sur le parquet et que le brouhaha soit tempéré par des « Sortez dans le calme et en silence ». En quelques secondes, la cour d’école devenait un territoire d’aventures où les lignes tracées à la craie ouvraient des mondes imaginaires. C’est là qu’une simple balle décidait du destin d’une équipe entière et où quelques billes au fond d’une poche représentaient une véritable fortune.
Les jeux de cour d’école était profondément simples. Nous n’avions ni téléphone, ni console, ni écran. Nous avions beaucoup mieux : une récréation avec les copains des autres classes et cette extraordinaire capacité à transformer quelques mètres carrés de bitume en château fort, en circuit automobile, en terrain de football ou en royaume secret.
Aujourd’hui encore, il suffit d’entendre les mots marelle, chat perché ou balle au prisonnier pour que reviennent les visages des copains, l’odeur de la craie, les genoux écorchés et cette sensation incomparable d’avoir vingt minutes devant soi… et toute une vie à inventer.
Une récréation, mille aventures
Lorsque la porte de la classe s’ouvrait, personne ne se demandait à quoi il allait jouer. La question ne se posait pas. Les jeux naissaient d’eux-mêmes, comme s’ils attendaient notre arrivée avec impatience.
Un ballon apparaissait et deux équipes se formaient en quelques secondes. Il fallait ruser pour être avec les meilleurs ! Un morceau de craie suffisait à dessiner une marelle. Quelqu’un sortait un sachet de billes de sa poche et déjà un cercle était tracé dans la poussière. Les plus grands lançaient une partie de balle au prisonnier pendant que d’autres s’élançaient dans une interminable partie de chat perché.
Nous avions peu de choses. Pourtant, nous avions toujours quelque chose à faire.
Les règles se transmettaient comme un secret
Ce qui frappe lorsque l’on repense à ces jeux, c’est que personne ne nous les enseignait. Aucun adulte n’expliquait les règles de la marelle ou du chat glacé. Elles passaient naturellement d’une génération d’élèves à l’autre. Les grands montraient aux petits, qui les adapteraient à leur tour quelques années plus tard.
Chaque école possédait ses variantes. Dans certaines cours, on jouait aux quatre coins ; ailleurs, on connaissait le béret, les gendarmes et les voleurs ou l’épervier. Les chansons de l’élastique changeaient d’un village à l’autre, mais leur mélodie avait partout le même pouvoir : celui de réunir les enfants autour d’un jeu qui semblait exister depuis toujours.
Les billes valaient de l’or
Pour beaucoup d’entre nous, la richesse tenait dans une poche de blouse. Les agates, les calots, les œil-de-chat ou plus tard, les boulets schtroumpfs faisaient l’objet de véritables négociations. Certains connaissaient la valeur de chaque bille avec une précision digne d’un diamantaire.
On jouait pour gagner, mais aussi pour admirer les plus belles pièces, raconter où elles avaient été trouvées ou échangées. Une bille perdue pouvait provoquer une immense déception ; une bille remportée devenait un trophée que l’on montrait fièrement en rentrant à la maison.

Les jeux de cour d’école : une école de la vie
Avec le recul, ces jeux nous apprenaient bien plus que nous ne l’imaginions. Ils nous poussaient à inventer des règles et surtout, à les faire respecter. Ils nous forçaient à accepter une défaite, à défendre un camarade ou à régler un conflit sans l’intervention d’un adulte.
La cour de récréation était notre premier terrain d’apprentissage de la vie en société. Nous y découvrions le sens du collectif, de l’équité et parfois même du pardon. Une dispute pouvait éclater pour une ligne de marelle franchie d’un pied maladroit. Pourtant, quelques minutes plus tard, tout était oublié et la partie reprenait comme si rien ne s’était passé.
Ce que ces vingt minutes racontaient de notre enfance
On pourrait croire qu’il ne s’agissait que de jeux de cour d’école. En réalité, ces récréations racontaient une époque où l’imagination compensait largement l’absence de technologie. Nous ne cherchions pas à être occupés : nous inventions nos occupations. Nous ne consommions pas des loisirs ; nous les créions.
C’est peut-être pour cette raison que ces souvenirs demeurent si vivaces. Ils ne sont pas liés à un objet coûteux ou à une performance. Ils sont liés à une liberté que nous partagions tous.
Nous ne savions pas que nous fabriquions des souvenirs. Nous pensions simplement jouer.
Une question pour toi
Ferme les yeux un instant. La sonnerie vient de retentir. Tu as dix ans. Vers quel coin de la cour te diriges-tu instinctivement ? Les billes ? La marelle ? Le ballon ? Ou bien ce banc où t’attendent déjà tes meilleurs copains ?
Il y a de fortes chances que la réponse soit encore quelque part en toi.

Diplômé en Lettres et Langues et en communication à l’Université de Strasbourg, Philippe Monnier est éditeur et écrivain. Il anime des ateliers d’écriture créative en Alsace et, depuis 2016, il retranscrit la vie dans des biographies réalistes, fidèles et poétiques.
Ancien chroniqueur à l’Association indépendante des journalistes suisses , Philippe Monnier est un auteur publié qui écrit des livres pour enfants, où les situations cocasses et tendres se muent en une aventure palpitante. Si vous souhaitez pousser les portes de son univers poétique, laissez-vous emporter Si loin de l’Atlantide.



