Le Haut-Koenigsbourg : le château qui hante ma mémoire

Le premier géant de mon enfance

J’avais treize ans. C’était en 1987. Je ne me souviens plus du trajet en autocar mais ça devait être un peu pénible car je souffrais du mal des transports. Je ne me souviens plus de ce que nous avions mangé ce jour-là. En revanche, je me souviens parfaitement du moment où il est apparu. Là-haut. Posé sur son éperon rocheux, comme le décor de mille histoires à imaginer : le Haut-Koenigsbourg.

Depuis un mois, j’avais le pied dans le plâtre suite à une déchirure de ligament et je me déplaçais péniblement en béquilles. J’aurais pu rester à la maison mais, heureusement, ma mère avait estimé que je ne pouvais pas louper ça sous un prétexte fallacieux, surtout que je disposais de deux jambes supplémentaires !

Une découverte saisissante

Ce dimanche de septembre était particulièrement morne, mais le ciel gris-sombre a été un ingrédient de plus à ma sidération. J’ai marché en clopinant dans les couloirs, les cours, j’ai fait attention à ne pas glisser sur le bois humide du pont-levis pendant que le guide nous racontait qu’à une époque, sous nos pieds, il y avait des ours. Je l’écoutais avec attention, mais surtout, je m’évadais dans les méandres du temps, imaginant la vie de ce lieu au cours des siècles… et les aventures palpitantes qui avaient dû s’y dérouler.

Cependant, à treize ans, on ne connaît pas encore les dates, les empereurs ou les querelles de succession. On ne sait rien des Hohenstaufen, des Habsbourg ou de Guillaume II. On sait simplement qu’un château pareil ne peut pas être un château comme les autres. Il domine toute la plaine d’Alsace. Il semble regarder le monde depuis près de mille ans. Et, lorsque l’on franchit sa porte, on a l’impression d’entrer dans une autre époque.

J’étais littéralement fasciné, mais je ne savais pas encore que cette visite ne me quitterait jamais.

Le château du Haut-Koenigsbourg surplombe l'Alsace.
© Philippe Monnier, archives personnelles.

Un château qui n’aurait jamais dû survivre

Selon les sources, l’histoire du Haut-Koenigsbourg commence au XIIᵉ siècle. Vers 1147, les premières mentions d’une forteresse apparaissent dans les textes. Évidemment, son emplacement n’a rien d’un hasard. À près de 760 mètres d’altitude, il contrôle les routes qui relient l’Alsace, la Lorraine et les vallées vosgiennes. À ses pieds circulent le vin, le sel, les céréales, les tissus et les voyageurs. Ainsi, celui qui possède le château surveille aussi le commerce.

Au fil des siècles, le Haut-Koenigsbourg change plusieurs fois de propriétaires. Il est agrandi, renforcé, assiégé, reconstruit. Puis, en 1633, pendant la guerre de Trente Ans, les troupes suédoises mettent le siège devant la forteresse. Après plusieurs semaines de résistance, le château tombe. Il est incendié.

Pendant plus de deux siècles, il reste à l’abandon. Des arbres poussent dans la cour. Les toitures disparaissent. Les pierres servent parfois de carrière aux habitants des villages voisins.

Beaucoup pensent que le Haut-Koenigsbourg appartient définitivement au passé. Ils se trompent.

Le château que nous visitons aujourd’hui est aussi une œuvre du XXᵉ siècle

En 1899, la ville de Sélestat offre les ruines du château à l’empereur allemand Guillaume II. Le souverain décide de le faire restaurer. Il confie cette mission à l’architecte berlinois Bodo Ebhardt, l’un des plus grands spécialistes des forteresses médiévales de son époque.

Pendant huit ans, des centaines d’ouvriers travaillent sur le chantier. Certaines parties sont restaurées à partir de vestiges authentiques. D’autres sont reconstituées à partir de plans, de comparaisons avec d’autres châteaux et des connaissances de l’époque.

Pourtant, cette restauration suscite encore aujourd’hui des débats chez les historiens : est-elle totalement fidèle au château médiéval ou reflète-t-elle aussi la vision romantique du Moyen Âge propre au début du XXᵉ siècle ?

Quoi qu’il en soit, sans ce chantier colossal, le Haut-Koenigsbourg ne serait probablement plus qu’un amas de pierres envahi par la forêt.

Un détail passe souvent inaperçu : Bodo Ebhardt a discrètement laissé plusieurs marques de chantier gravées dans certaines pierres. Elles témoignent de cette renaissance et rappellent que le château raconte autant le XXᵉ siècle que le Moyen Âge.

Cour intérieure et escaliers du château du Haut-Koenigsbourg, en Alsace. Photo : Philippe Monnier
Cour intérieure et escaliers du château du Haut-Koenigsbourg, en Alsace. © Philippe Monnier, archives personnelles.

Le Haut-Koenigsbourg, gardien de l’Alsace

Depuis les remparts, le regard porte incroyablement loin. Par beau temps, on aperçoit les Vosges, la plaine d’Alsace, la Forêt-Noire, parfois même les Alpes suisses. En contrebas s’étirent les villages qui semblent protégés par la silhouette du château : Orschwiller, Saint-Hippolyte, Kintzheim, Bergheim, Ribeauvillé, Riquewihr…

Les vignes dessinent un damier vert qui change de couleur au fil des saisons. Depuis près de neuf siècles, les habitants lèvent les yeux vers cette forteresse qui a vu passer des armées, des marchands, des pèlerins, des contrebandiers, des touristes…

Elle est devenue bien plus qu’un monument. Elle est un repère.

Les chevaliers brigands

Une histoire moins connue raconte que certains seigneurs du Haut-Koenigsbourg se comportaient parfois comme de véritables « chevaliers brigands ». Ils exigeaient des péages abusifs, interceptaient des convois, profitaient de leur position dominante pour contrôler les routes commerciales.

Ainsi, cette pratique était fréquente dans le Saint-Empire romain germanique. Le château n’était pas seulement un lieu de défense, c’était aussi un instrument de pouvoir économique.

L’histoire médiévale est souvent plus complexe que les contes de chevaliers.

Intérieur du château du Haut-Koenigsbourg, en Alsace. Photo : Philippe Monnier
Intérieur du château du Haut-Koenigsbourg, en Alsace. © Philippe Monnier, archives personnelles.

La légende de la Dame blanche

Comme beaucoup de grandes forteresses, le Haut-Koenigsbourg possède sa part de mystère. Les anciens racontaient qu’une Dame blanche apparaissait certaines nuits dans les couloirs du château. Était-elle une noble oubliée ? Une jeune femme morte avant son mariage ? Une âme chargée de protéger la forteresse ?

Ça, personne ne le sait.

Aussi, ces récits se transmettaient surtout dans les villages voisins, où les ruines alimentaient l’imagination bien avant leur restauration. Qu’elles soient vraies ou non importe finalement peu. Car, les légendes sont souvent une autre manière de raconter l’attachement d’un peuple à ses lieux.

Vitrail du château du Haut-Koenigsbourg, en Alsace. Photo : Philippe Monnier
Vitrail du château du Haut-Koenigsbourg, en Alsace. © Philippe Monnier, archives personnelles.

Le jour où le château est devenu vivant

Quelques mois après cette visite de 1987, je découvre une bande dessinée. La Grande Menace, premier album de la série Lefranc, imaginée par Jacques Martin.

Je crois que c’est là que j’ai commencé à regarder les lieux autrement. Non plus comme des pierres. Mais comme des histoires.

Dans les rayons d’un bouquiniste, je tourne les pages. Et soudain… Le Haut-Koenigsbourg réapparaît. Mais ce n’est plus le château silencieux que j’avais visité. Il devient le décor d’une aventure haletante. Ses murailles cachent des secrets, ses souterrains deviennent inquiétants, ses remparts dominent une intrigue où l’espionnage, la science-fiction et le suspense se mêlent avec un réalisme saisissant.

Pour un adolescent passionné de lecture, c’est une révélation. Dès lors, je comprends alors qu’un monument n’est pas seulement un objet d’histoire. Il peut devenir un personnage.

Je crois que c’est là que j’ai commencé à regarder les lieux autrement. Non plus comme des pierres. Mais comme des histoires.

Un décor de cinéma

Le Haut-Koenigsbourg possède une silhouette immédiatement reconnaissable. Au fil des décennies, il a inspiré des réalisateurs, des documentaristes et de nombreux auteurs de fiction. On le retrouve dans des films historiques, des documentaires consacrés au Moyen Âge et dans d’innombrables reportages internationaux.

En outre, sa silhouette apparaît également dans des jeux vidéo, des illustrations et des romans, devenant l’image même du château médiéval dans l’imaginaire collectif.

Vitrail du château du Haut-Koenigsbourg, en Alsace. Photo : Philippe Monnier
Vitrail du château du Haut-Koenigsbourg, en Alsace. © Philippe Monnier, archives personnelles.

Ce qu’il faut regarder la prochaine fois que vous y allez

La plupart des visiteurs lèvent les yeux vers les tours. Essayez de regarder ailleurs : les rainures laissées par les herses, les impacts sur certaines pierres, les inscriptions discrètes de la restauration, le puits, les charpentes, les meurtrières, le vent qui traverse les remparts, et surtout… Prenez quelques minutes pour observer le paysage et surtout, laissez-vous emporter par l’atmosphère qui y règne.

Vous comprendrez immédiatement pourquoi ce château a été construit ici. Il ne protège pas seulement une montagne. Il veille sur toute une région.

Ce que le Haut-Koenigsbourg m’a transmis

Ce dimanche de septembre 1987, je pensais visiter un château. En réalité, je découvrais une porte d’entrée vers la magie de l’histoire et ses trésors. Peu importe si certains le considèrent comme une reconstruction de pacotille. Aujourd’hui encore, lorsque j’aperçois sa silhouette en passant sur l’A35, je ressens la même émotion et le même magnétisme qu’à treize ans.

Le Haut-Koenigsbourg ne domine pas seulement la plaine d’Alsace, il domine nos souvenirs. Il nous rappelle que les lieux ont une mémoire et qu’il suffit parfois d’une visite, d’une bande dessinée ou d’un regard d’enfant pour qu’un monument cesse d’être un simple décor… et devienne une part de nous, sans que l’on sache vraiment pourquoi.

Le château du Haut-Koenigsbourg surplombe l'Alsace.
© Philippe Monnier, archives personnelles.

Sources

Ouvrages

Sources institutionnelles

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